Vivre à Glastonbury, c’est rarement une décision anodine. Il y a des endroits où l’on arrive par hasard. Et d’autres où l’on revient, encore et encore, sans vraiment comprendre pourquoi. Glastonbury est de ceux-là.
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai voulu partir. Cent vingt-deux, peut-être. Chaque épreuve devenait une raison de plus de plier bagage : une séparation douloureuse, une maladie, le Brexit, puis deux ans d’isolement pendant la crise sanitaire — deux ans sans pouvoir tenir la main de ma mère en fin de vie. La quasi-totalité de mes amis ont fini par partir. Et moi, je suis encore là.
Alors pourquoi ?
2012. Une porte s’ouvre
Après une expérience de mort imminente, quelque chose a changé dans ma façon de percevoir le monde. Une porte intérieure s’est rouverte. Des intuitions, des messages, des présences. Parmi elles, une figure qui revenait régulièrement — un guide que j’ai appris à appeler Chananda (prononcer Kananda), ancien disciple du Bouddha et guide de la Fraternité Blanche.
C’est lui qui m’a soufflé, quelque part entre 2013 et 2014, que le lieu où j’installerais mon temple serait Glastonbury — la ville la plus alchimique du monde.
À l’époque, je n’avais pas vraiment de temple à installer et peut être autre chose à faire.
Glastonbury remue
Ce que personne ne dit vraiment aux nouveaux arrivants, c’est que Glastonbury n’est pas une ville ordinaire où l’on vient simplement s’installer. C’est un lieu qui agit. Qui accélère. Qui révèle.
Tout ce que l’on porte en soi — les blessures non guéries, les questions sans réponse, les contradictions que l’on reporte à plus tard — remonte à la surface, souvent plus vite qu’on ne l’aurait voulu. Beaucoup de gens arrivent ici portés par un élan, une intuition, un appel. Et beaucoup repartent, parfois épuisés, parfois dépassés par ce que le lieu a fait surgir en eux.
Ce n’est pas de la magie au sens folklorique du terme. C’est simplement ce qui arrive quand on vit longtemps dans un endroit chargé d’une histoire aussi dense, sur des terres que des générations de pèlerins ont traversées en cherchant quelque chose d’essentiel. Quelque chose finit par déteindre.
Moi, Glastonbury m’a remué profondément. Elle a mis à l’épreuve tout ce que je croyais savoir de moi-même. Ma séparation, ma maladie, l’isolement — tout s’est passé ici, amplifié par ce silence particulier que la ville impose à ceux qui refusent de se mentir.
C’est peut-être pour ça que tant de gens finissent par partir. Non pas parce que Glastonbury les a rejetés, mais parce qu’ils n’étaient pas encore prêts pour ce qu’elle avait à leur montrer.
Moi, je suis resté. Pas par courage. Par incapacité à partir pour de bonnes raisons.
Et aujourd’hui, je comprends que c’était juste.
Les mauvaises raisons de partir.
Ce que j’ai compris avec le temps, c’est que toutes mes envies de partir ne venaient pas du coeur. Partir pour ne pas traverser mon chagrin après la séparation. Partir pour simplifier la logistique après le Brexit. Partir pour ne plus me sentir seul si une nouvelle crise arrivait. Partir pour ne pas subir.
Aucune de ces raisons ne venait du cœur. Elles venaient de la peur ou d’autres choses.
Et Glastonbury, elle, attendait.
Le temple, enfin — pourquoi je suis resté à Glastonbury
Aujourd’hui, j’ai trouvé l’espace que je cherchais depuis des années — une ancienne grange chargée d’histoire, à quelques dizaines de minutes de Glastonbury à Chesterblade Hills, sur l’un des tracés d’énergie naturelle que les anciens Celtes connaissaient bien. Ce n’est pas une maison. Ce n’est pas un bureau. C’est un atelier de parfumerie, un laboratoire, un lieu de rencontres et de transmission.
Un temple, au sens le plus concret du terme.
Pèlerin de la Terre, toujours.
Il y a dix ans, je me suis donné un nom : Pèlerin de la Terre. Cette âme-là n’a pas changé. Chaque territoire où je pose mon sac me reconnaît. Les terres celtiques et leurs ciels mouvants, les pays où la nature parle encore plus fort que les hommes, les villes anciennes où les pierres ont mémoire — partout, quelque chose me dit : tu es ici chez toi.
Ce n’est pas de l’errance. C’est une façon d’être au monde. Le pèlerin ne fuit pas — il respire. Il se nourrit de chaque lieu traversé, de chaque rencontre, de chaque paysage qui vient résonner en lui comme une note juste.
Mais j’ai compris que le pèlerin a besoin d’un kilomètre zéro. D’un point d’ancrage depuis lequel il part, et auquel il revient.
Ce lieu, c’est ici. Pas pour y vivre enfermé, mais pour y créer, y partager, y accueillir ceux qui viennent chercher quelque chose qu’ils ne savent pas encore nommer.
Glastonbury ne m’a jamais laissé partir.
Peut-être parce que ce n’était pas l’heure. Peut-être parce que le temple n’était pas encore prêt.
Il l’est maintenant.